Accueil Forums Témoin-Âge Sagesse Le guerrier non pacifique

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    A-corps
    Maître des clés

    Le guerrier non pacifique…

    J’ai 5ans, c’est mon premier combat de boxe contre un adulte. Mon premier combat de boxe tout court. Et qui plus est contre un ancien professionnel, militaire et qui a vécu plusieurs guerres…qui n’est même pas mort ! Je regarde au-delà des énormes gants taille adulte qui sont aussi grands que ma tête, et beaucoup trop lourds pour moi… Et je distingue mon adversaire : mon grand-père.

    Torse nu et en short, le sourire aux lèvres, qui déclame à son habitude avec entrain « Bienvenue sous le plus petit chapiteau du monde, avec nos intrépides champions. A ma droite, le vieux briscard Haïm Toubiana Mohamed Bensallah, et à ma gauche son challenger avec ses 18kg tout mouillé… »
    Du plus longtemps que je me souvienne, le souvenir de mon grand-père est lié à la série cinématographique Rocky. Il n’aimait que le premier film, mais il regardait volontiers les autres avec moi, tout comme les reportages sur la vie des grands champions, dont son favori « Mohamed Ali ».

    Il me répétait : « Regarde Cassius Clay, il est trop malin, il sait qu’il ne peut pas gagner par la force, alors il ruse parfois ». Ou encore, quand sa vieille blessure dans la jambe se réveillait et le rendait pâle de douleur : « Papi, c’était comment la guerre ?
    – Il devenait encore plus pâle sans que je sache si c’était la douleur ou les souvenirs qui le faisait pâlir… C’était… ce n’était pas beau.
    – Mais c’était super courageux d’être soldat !

    – Courageux ? … Ali a été courageux de dire qu’il ne voulait pas tuer des gens qu’il ne lui avait rien fait, et en échange, on lui a tout pris. Sa carrière, sa vie…
    A l’époque je ne comprenais pas pourquoi il ne voulait pas parler de la guerre ou ce qu’il voulait dire sur ce champion de boxe déchu qui a osé dire non à la guerre alors que la majorité voyait le patriotisme militariste comme l’une des valeurs les plus hautes, même si cela n’avait pas de sens de se battre contre des personnes qui ne nous avaient rien fait.

    Mon grand-père ressemblait à une caricature. Dur et tendre à la fois, vraiment comme un « rocky » en vrai, un doudou rocky à portée de génération.

    Il s’appelait Haïm mais on l’appelait Henri, papi Henri pour nous, ses petits-enfants, car en arrivant d’Algérie, il avait vite appris qu’adopter un nom plus français était la meilleure chose à faire pour faciliter son intégration. Boxeur professionnel en Afrique du Nord, ici, il n’avait que ses mains, son abnégation à accepter tous les boulots et sa force de travail qui finissait par attirer le respect de beaucoup.

    Régulièrement, au moins une fois par mois, on organisait des combats de boxe, où j’étais Rocky qui affrontait le champion. A 80ans passés, il continuait à affronter ses petits fils… et à nous repousser avec bienveillance mais fermeté. Souvenirs, souvenirs…

    A la pêche
    – « Baro hata adonaï…
    – On est à un diner de famille et tout le monde a une quipa sur la tête, et ceux qui n’en ont pas ont mis une serviette pour la remplacer. Bizarrement il n’y a que les hommes qui en portent. Dis papi, pourquoi on fait la prière ? Et pourquoi les hommes ils mettent des trucs pour se couvrir la tête ? Et c’est qui dieu, au fait ? Et…
    – Chut ! c’est pêché de demander ».

    C’était la réponse qui ne souffrait aucune répartie. C’est pêché. Je ne comprenais pas bien ce que ça voulait dire sauf qu’il y avait plein de trucs qu’on ne pouvait pas dire ou faire ou demander ou sinon, c’était…pêché. Je me suis longtemps demandé tout seul dans mon coin qu’est-ce qu’on pouvait bien avoir pêché dans des temps bibliques reculés pour que ça réponde à tout et qu’on l’ait interdit en même temps.
    Comme certains produits de la mer était pêchés eux aussi, je me suis dit que ça devait avoir un rapport avec la pêche. Du coup, j’ai toujours évité de lui dire quand on y allait avec mon papa. Je ne voulais pas qu’il savent qu’on était des pêcheurs de temps en temps (même si en vérité j’étais un mauvais pêcheur et je relâchais les poissons au grand désespoir de mon père. En le faisant, je me disais que Papi serait fier de moi car je rattrapais le « péché »).

    Toujours est il que j’étais fasciné par la prière, l’hébreux, la façon de se balancer en prononçant les paroles, avait quelque chose d’hypnotique, et mon grand-père qui avait un charisme indéniable, imposait le respect et le silence dès qu’elle commençait. De toute façon, si on rompait le silence, même pour rigoler entre cousins, c’était pêché…

    Des racistes et des hommes
    Une violente dispute éclate entre mon oncle et mon grand-père. L’un des amis du premier est décédé dans une émeute et papi n’a pas l’air mécontent et ne se prive pas pour le dire. Il le menace de partir et de ne plus revenir s’il ne retire pas ses propos, mais papi henri se contente de ricaner, juste surpris quand il entend la porte claquer, et je vois de la tristesse sur son visage quand il se laisse tomber sur le fauteuil qui lui sert de trône.

    – C’était qui l’ami de tonton Pierrot ? Tu le connaissais ?
    – Sûrement pas, et bon débarras s’il y en a un de moins.
    – Un de moins que quoi ?
    – Un arabe de moins ! Tu n’imagines pas ce que je les ai vus faire à Bône…
    Puis devant mon regard d’incompréhension, autant devant le terme « à rabe » que devant celui de « bonne », il ajoute, en soupirant de désespoir et en détournant le regard :
    – Et tu n’imagines pas ce que j’ai pu faire non plus… »

    Mon grand-père était une contradiction tout à fait cohérente pour lui-même. Religieux dans les actes de prière mais pas dans le fond. Raciste à cause de son histoire personnelle, mais avec un énorme cœur malgré tout. Et une profonde souffrance enfouie au fond de cette carapace qui paraissait si fine et si solide à fois. Une souffrance cachée derrière une bonhommie et un sourire apparent, tout le temps, inlassable ou presque.
    Méfie !

    Je suis dans le bus et je tiens la main de mon grand-père. Un homme nous frôle, et papi tourne vivement la tête. Sans réfléchir, il lâche ma main et zig zag entre les passagers avec une aisance étonnante pour un homme de son âge. J’ai du mal à le suivre, je crois qu’il ne pense plus à moi du tout, il a autre chose en tête.

    Le bus s’arrête et un homme en descend, suivi de près par mon papi, suivi du plus près que j’y parvienne, par moi-même. Mon grand-père plaque l’homme, pourtant plus corpulent et bien plus jeune, contre la vitrine du magasin qui se situait le plus près de l’arrêt de bus.

    – Rends moi-le, crache-t-il littéralement. Je ne reconnais pas le ton menaçant de mon grand-père, il me fait peur, et à lire le regard de l’homme en face, je ne suis pas le seul.
    – Quoi, c’est à toi le portefeuille ?
    – Donne ! Tout de suite !, en resserrant son étreinte, l’avant-bras sur la gorge et le bras de son opposant adroitement noué dans son dos… son hésitation n’est que de courte durée, et le voleur jette le portefeuille qu’il lui avait subtilisé dans la poche arrière de son jean.

    Il le jette, plus par peur que par diversion. Cependant, au moment où il le fait, papi Henri relâche sa prise pour le ramasser. S’ensuit une scène surréaliste où le voleur court pour s’enfuir, mon grand-père, lui court après, en criant : « Reviens ici, je n’ai pas fini de compter si tu m’as tout rendu ! ». Et moi qui essaie de rester à distance !

    Ce genre d’expérience était assez courante dans la vie de mon grand-père. D’une apparence totalement inoffensive (1m60 et quelques, tellement sec qu’il en paraissait maigre à moins de voir ses muscles. Habillé il paraissait fragile aux personnes qui ignorent que la façon de bouger de quelqu’un en dit plus sur ce qu’il est capable de faire que sa taille ou son poids), et habitant dans un HLM à Marseille il était régulièrement confronté aux pickpockets et autres agressions et ses agresseurs avaient…de douloureux souvenirs de ses rencontres avec lui.

    Puis le temps a passé, et avec lui sa vigilance et une partie de la vitalité qui le caractérisait. Papi passe près de trois hommes qui le regardent. Mon grand-père est d’un naturel ingénieux et méfiant, donc il a toujours sur lui une ceinture un peu high tech pour l’époque, dans laquelle il y a une poche cachée pour pouvoir mettre du liquide. Il s’approche du distributeur et fait toujours le même rituel.

    Il aurait dû se méfier des gars sur le côté, surtout au retour où il a bien senti leur regard sur lui… Il aurait dû vérifier que la porte se referme derrière lui comme il le faisait toujours pour être sûr de ne pas être suivi. Il aurait dû sentir venir, comme un sixième sens qui le rendait extrêmement difficile à surprendre, les présences derrière lui, les sons des déplacements des corps…

    – « Pourtant, je n’ai rien vu venir, en fait », me disait-il d’un air dépité. Dépité est un euphémisme, abattu, vidé de son essence, serait plus approprié. J’en n’ai mal rien que d’y repenser, tant à voir les bleus sur son visage que ceux qui émergeait de ses émotions.

    Il sent des bras puissants qui l’agrippent et le plaquent contre le mur violemment. Si violemment qu’il en est sonné. Il entend juste.
    – « Où il est ?
    – Puis un « là »
    Et les mains d’un troisième homme qui le fouillent partout puis s’arrêtent sur sa ceinture. « Je ne sais pas comment ça s’ouvre !
    – Alors prend tout ». Il arrache la ceinture de mon grand-père et avec elle une partie de son pantalon, et avec lui une grande partie de sa dignité…
    Puis il sent un coup de poing sous les côtes, pour la forme et pour l’empêcher de se retourner et de faire quelques gestes de poursuite éventuelle. Je me souviens que j’ai pensé vaguement : « Purée, ils se sont vachement améliorés depuis la dernière fois ».

    Et je suis resté là par terre, je ne sais pas combien de temps, jusqu’à ce qu’un voisin m’aide à me relever et me raccompagne chez moi.
    Depuis lors, il est tombé dans une sorte de léthargie qui a fini par s’accentuer tellement qu’il ne reconnaissait plus grand monde les derniers jours. Pendant près de 10ans, son régime alimentaire consistait presque exclusivement à se nourrir de chocolat et de pain.

    Pourtant, à 93ans, ce ne sont pas ses problèmes de plaquettes qui l’ont drastiquement diminué, mais l’image qu’il avait de lui qui s’est détériorée après sa dernière agression, très rapidement, comme si le guerrier avait vécu sa dernière bataille et se mettait progressivement en sommeil, jusqu’à éteindre sa dernière flamme…

    A tous les vrais guerriers du quotidien, qui restent dans l’ombre, combattants et représentants de l’espoir, merci pour votre leg…
    Nicolas Le Roux
    23 décembre 2022
    Tous droits réservés

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